Dosima : lire des dosimètres entre OpenCV et processus métier

Sylvain Meylan 10 min de lecture
Illustration : technicienne dosimétrie à son poste, écran de traces de radiation et graphiques de dose, illustration peinte style blog Improba Étude de cas

Il y a quatre ou cinq ans, Dosima est devenu l'un des premiers grands chantiers d'Improba. Un projet fondateur, au sens fort du terme : celui qui a fixé notre façon d'aborder les applications métier en environnement industriel, quand la technique et le processus humain sont indissociables.

Le client ? Un organisme de recherche du secteur énergie, pour un outil de lecture et de validation de dosimètres neutrons. Des capteurs reçus en laboratoire, photographiés, analysés par lots, puis intégrés dans une chaîne de décision où chaque mesure compte. Pas un prototype de recherche : une plateforme web utilisée sur site, tous les jours, par des techniciens et des experts. Dosima s'inscrit dans un écosystème dosimétrique plus large que nous accompagnons depuis lors ; cette étude de cas se concentre sur cette brique logicielle.

Le premier contact est resté gravé. Le client nous a appelés, un peu désemparé : leur outil vieillissant ne tenait plus la route, personne ne s'y retrouvait vraiment dans la logique qui croise la physique des rayonnements et des processus métier d'une complexité redoutable. Il s'inquiétait pour sa chaîne de production : chaque dosimètre compte, et l'existant ne leur donnait plus confiance. L'outil datait de plusieurs années, n'était plus maintenu, et la connaissance reposait sur des centaines de pages de documentation PDF difficilement exploitables. Il fallait repartir sur des bases solides, sans interrompre la production, en six mois et dans un budget maîtrisé.

Replacer un outil critique, ce n'est pas « refaire la même chose en plus moderne ». C'est reprendre un processus industriel entier, avec ses exceptions, ses validations et sa mémoire.

Aller sur le terrain avant d'écrire une ligne de code

Notre première réaction n'a pas été d'ouvrir un éditeur de code. Nous sommes allés sur site, plusieurs fois, observer le flux réel : réception des dosimètres, préparation, prise de vue, lancement des analyses, relecture, validation, archivage, export. Chaque étape a ses acteurs, ses délais, ses cas particuliers.

Cette immersion a duré tout le projet. Des échanges hebdomadaires avec les équipes métier ont alimenté chaque itération. Et côté Improba, le pilotage du chantier a été confié à des profils au parcours scientifique (doctorat, recherche) : pas pour faire de la théorie pour la théorie, mais pour parler le même langage que les techniciens et les experts dosimétrie. Quand on discute de seuils, de traces, de discrimination de signaux ou de cohérence avec les mesures des mois précédents, cette proximité change la donne.

C'est, nous le pensons, ce qui a fait la différence : rester au plus près du métier, sans couche d'abstraction inutile entre ce que voit l'opérateur et ce que construit l'équipe de développement.

De la photo au chiffre : une chaîne en trois temps

Le principe opératoire tient en une séquence :

  1. Acquisition : le dosimètre est photographié (plusieurs clichés selon le protocole), avec ses métadonnées (date, équipement, porteur…).
  2. Analyse automatique : le moteur traite les images par lot et produit une proposition de résultat (traces détectées, spots ignorés, dose estimée…).
  3. Validation métier : selon le niveau de confiance et les règles en vigueur, la mesure est acceptée telle quelle, signalée pour relecture, ou escaladée vers un expert.

Derrière cette simplicité apparente se cachent des dizaines de règles métier : workflows de relecture, possibilité de corriger manuellement une analyse (ajouter ou exclure des traces sur l'image), tracer ces modifications, retrouver les archives, exporter les résultats. Et une dimension temporelle essentielle : chaque dose n'est pas lue isolément, elle est replacée dans l'historique du porteur, avec comparaison aux mois précédents et alertes si un seuil est dépassé.

Nous restons volontairement discrets sur certains détails : une partie du périmètre relève de contraintes de confidentialité propres au client. L'essentiel pour le lecteur : ce n'était pas un outil « photo + tableau », mais un système de production complet.

6 mois de la prise de besoin à la mise en production, délais et budget tenus
centaines / mois dosimètres traités en régime de croisière, soit plusieurs milliers par an
3 fils validation automatique, relecture, ou escalade vers un expert selon le niveau de confiance
Capture d'écran Dosima : vue d'un lot d'analyses avec propriétés du batch, graphiques de transmission et de répartition des doses, tableau des platines et dosimètres
Vue lot : un batch regroupe platines et dosimètres, avec suivi de transmission et répartition des niveaux de dose avant validation individuelle.

OpenCV à cadence industrielle

Côté moteur d'analyse, le cœur repose sur OpenCV. Contrainte numéro un : la vitesse. Chaque dosimètre génère plusieurs clichés ; à l'échelle du laboratoire, le moteur traite des centaines de dosimètres par mois sans bloquer la chaîne. Contrainte numéro deux : la discrimination des signaux, distinguer les traces utiles des artefacts, les spots à ignorer, les cas ambigus qui demanderont l'œil d'un humain.

Le moteur propose une première lecture. L'humain garde le dernier mot. L'interface de validation superpose les détections sur l'image : l'opérateur peut ajouter des traces, en exclure, relancer un calcul, puis valider ou remonter vers un expert. C'est ce dialogue entre automatique et manuel qui fait la robustesse du dispositif en conditions réelles.

Capture d'écran Dosima : relecture d'un dosimètre avec traces détectées en surimpression, calcul de dose, historique du porteur et actions de validation ou d'escalade expert
Relecture visuelle : traces en surimpression, dose calculée, historique du porteur et fil de validation (technicien ou expert selon le cas).
Capture d'écran Dosima : onglet Données avec histogrammes des traces détectées, comparaison entre données d'analyse et image corrigée, et panneau de validation
Onglet Données : distribution des traces avant et après correction manuelle, avec recalcul de dose et classification métier dans le panneau latéral.

Sur ces écrans, la logique métier est visible de bout en bout : seuil dépassé, correction des traces, recalcul, classification, commentaire, et suivi longitudinal du porteur. Ce ne sont pas des maquettes : c'est l'outil tel qu'il est utilisé au quotidien.

Trois chemins, autant de processus métier

Une analyse ne se termine pas toujours de la même façon. Le système distingue trois trajectoires :

  • Vert : la mesure est cohérente, dans les normes ; pas d'intervention humaine requise.
  • Attention : signal à surveiller, relecture ou validation complémentaire.
  • Alerte : seuil dépassé ou cas complexe ; un expert doit trancher, voire corriger manuellement le résultat.

Chaque chemin déclenche un workflow différent : notifications, relecture, édition des traces sur l'image, nouvelle analyse avec d'autres paramètres, validation finale, archivage. Toutes les modifications doivent être traçables : qui a corrigé quoi, quand, et sur quelle base. En dosimétrie, ce n'est pas de la bureaucratie : c'est la condition pour reproduire un chiffre six mois plus tard.

Avant et après Dosima

Le contraste entre l'existant et ce que nous avons livré résume bien l'enjeu du projet.

Avant : la documentation et la logique métier étaient dispersées dans plusieurs outils de bureau, hors web. Pas de centralisation : il fallait se déplacer jusqu'à la machine qui héberge tel logiciel pour telle étape. Les processus existaient, mais dans la tête des experts et dans des PDF, pas dans un système unique.

Après : un seul portail web, accessible de partout chez le client, avec une documentation claire et un backend solide qui incarne les processus métier clés : notifications, avertissements, revue, escalade vers un expert, archivage. Les étapes d'analyse sans alerte sont automatisées de bout en bout ; l'humain intervient quand le métier l'exige, pas par défaut.

Ce n'est pas qu'une modernisation technique. C'est le passage d'un bricolage fonctionnel mais fragile à une chaîne de production lisible, où chacun sait où en est une mesure et ce qu'il doit faire ensuite.

Délais, budget, et ce que le projet a changé chez Improba

Sur le papier, la mission était exigeante : reprendre un outil vieillissant, formaliser des processus éparpillés dans des centaines de pages, livrer une plateforme web fiable, et rester en production sans rupture. Nous avons tenu les délais (six mois) et le budget convenus.

Au-delà de la livraison, Dosima a prouvé qu'Improba savait mener des projets à la fois très techniques (vision par ordinateur, performance, fiabilité) et très métier (workflows, validation, traçabilité) dans un environnement industriel réglementé. Ce n'était pas encore l'ère de l'IA générative pour le code ; les scientifiques du projet passaient une part importante de leur temps sur l'implémentation.

Aujourd'hui, le paysage a changé. Improba a renforcé son équipe scientifique, et les mêmes profils peuvent s'appuyer sur des outils d'IA pour accélérer la partie la plus technique du développement. Résultat : plus de temps pour le métier, la validation avec les utilisateurs, la compréhension fine des processus. Sur des chantiers comparables, cette évolution ouvre des perspectives intéressantes : aller plus loin sur l'analyse d'image, la détection d'anomalies, l'assistance à la relecture, sans perdre l'exigence de traçabilité que demande la dosimétrie.

Ce que nous referions différemment

Le logiciel a été livré dans les temps. En revanche, si c'était à refaire, nous viserions un contrat plus long, couvrant l'accompagnement du déploiement complet sur tous les postes métier. La mise en production du code et l'appropriation par les équipes sur le terrain ne se jouent pas toujours dans la même fenêtre.

Sur ce projet, le déploiement généralisé relevait d'un contrat-cadre confié à un autre prestataire. Nous aurions aimé suivre la suite : mesurer l'adoption poste par poste, ajuster les workflows avec les retours du terrain. Dosima nous a appris autant sur le produit que sur la durée d'accompagnement nécessaire pour qu'un outil critique devienne vraiment le réflexe de toute l'équipe.

Ce que nous en retenons

Dosima reste une référence interne chez Improba : un modèle de partenariat de long terme où l'on combine présence terrain, rigueur scientifique et ingénierie logicielle. L'outil fait toujours partie de la plateforme dosimétrique que nous maintenons dans le secteur énergie.

Si votre contexte ressemble à celui du départ : outil legacy difficile à maintenir, processus métier dense, exigence de continuité de service et besoin d'équipes qui comprennent à la fois la photo, le chiffre et la validation humaine, c'est exactement le type de mission où nous nous sentons utiles.

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